« Après. » play

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« Après. » is a french play I wrote in 2015-2016 and is currently being played by the company Encre Invisible. You can read the text below. During the « DANSE » parts, the actors are actually dancing ; the text is here as instructions of what they should convey through the dance.

 

 

[DANSE]

 

Introduction.

 

ACT 1 : SOI

 

D’ABORD

 

F – Tu te souviens quand on s’est rencontrés ?

L – Oui.

F – C’était dans ce bar, où ils servaient toujours des trucs chers alors que l’endroit était glauque. C’était la première fois que j’y allais, Melissa m’y avait traîné…

L – Je t’ai dit que je m’en souvenais.

F – Oui, c’est vrai, désolé.

L – …

F – …

L – …

F – Tu portais ton jean trop serré.

L – Avoue, c’est juste pour mon cul que tu m’as abordée.

F – Hé ! … C’est pas de ma faute si tu étais belle.

L – Bonne.

F – Merde. Les deux.

L – …

F – Tu étais tout à la fois. Ce que j’attendais depuis des années et ce à quoi je ne m’attendais plus. On m’a souvent demandé de me justifier. Par camaraderie ou parce qu’ils ne t’avaient pas encore rencontrée. “Tu l’aime ?” “Elle est comment ?” “Qu’est-ce qui est si bien chez elle ?” “Raconte !” …

L – …

F – J’ai toujours eu l’air con parce que je n’avais rien à répondre. Ou trop. Jamais assez.

L – Tu sais…

F – Je sais.

L – …

F – …

 

ENSUITE

 

F – Tu ne parles pas beaucoup en ce moment.

L – En ce moment ?

F – Je sais pas, depuis quelques semaines.

L – … J’ai déjà été très bavarde ?

F – Non, je sais, tu n’as pas besoin de parler. Je te connais ; tu marche au corps, aux mouvements, aux regards. Ça m’a toujours rendu fou, j’avais l’impression de ne pas te comprendre, de ne pas pouvoir t’atteindre. Jusqu’au jour où j’ai remarqué tous tes petits détails, où j’ai pris l’habitude de tes regards. Ça m’a toujours émerveillé à quel point tu donne dans un regard.

L – La plupart des gens ne font jamais attention aux regards.

F – Ils ne savent pas ce qu’ils perdent. J’étais comme eux, avant de te rencontrer, c’est pour ça que ça m’énervait que tu ne parles pas.

L – “La parole est le maître”.

F – C’est ce qu’ils pensent.

L – C’est ce qu’on nous dit de penser.

F – C’est pour ça que tu ne parles pas ?

L – Je parles.

F – Tu m’as compris.

L – …

F – … Je sais, tu n’as pas besoin de parler. Mais ces dernières semaines, c’est ton corps qui ne me parles plus.

L – Peut-être que tu n’écoute plus.

F – Je n’ai jamais eu besoin d’écouter.

L – Je n’ai jamais eu besoin de parler.

F – …

L – …

F – … C’est vrai.

 

APRÈS

 

L – J’ai besoin de parler.

F – Je t’en prie, parles.

L – Je ne peux pas.

F – Pourquoi ?

L – Je ne peux pas.

F – …

L – …

F – Depuis quand ?

L – Je sais pas, quelques semaines.

F – Ah, oui.

L – …

F – … Tu sais, je ne te demande pas de parler.

L – Je sais. Mais tu préférerais.

F – Oui. … Désolé ?

L – Non. C’est bon. C’est juste que… Je réfléchis.

F – Prend ton temps.

L – …

F – Tu sais, les mots, ça peut prendre quelques secondes comme plusieurs heures. Tout dépend de la manière dont on les dit. Et des silences que l’on y met.

L – …

F – Nous avons tout le temps du monde. Tu as tout le temps du monde.

L – …

F – C’est toi qui décide de ce que tu as besoin de dire, et quand, et à qui et avec qui et de quelle manière. Tu es maître de ta parole. Je ne peux rien te demander.

L – Mais je me le demande à ta place. Pour toi.

F – Désolé.

L – …

F – Je peux juste te dire que j’attendrai le temps qu’il faut. J’ai peut-être hâte, et j’ai peut-être peur, mais j’attendrai le temps qu’il faut.

L – …

F – …

L – Merci.

 

[DANSE]

 

F – J’ai l’impression de te perdre. Que tu m’échappe. Tu ne parles pas et mes suppositions s’empilent. Mes suppositions m’échappent.

L – Je ne peux pas parler. Ressens que je ne pars nulle part. Je suis là. Je suis bien, là.

F – Je ne comprends pas.

L – Je ne te demande rien.

F – Demande le moi.

L – J’ai besoin de toi. De tes bras. Je sens tes suppositions qui s’échappent, je les entends, je les ressens, la pression qui s’accumule et je sais que je dois sortir. Mais je ne partirai pas ; je suis là, bien là. Rien ne m’arrêtera. Vous comptez trop pour moi.

 

ACT 2 : L’AUTRE

 

D’ABORD

 

L – J’ai l’impression d’être en guerre.

F – Pourquoi ?

L – Parce que les mots s’accumulent et aucun ne sort.

F – Les force pas, ils sortiront en temps voulu. Comme toujours.

L – Mais j’en ai marre d’attendre. Je veux maîtriser mes mots. Ma parole. C’est moi, bordel ! C’est moi qui décide.

F – Écoute…

L – Non. Écoute.

F – …

L – … Je sais que c’est plus facile de laisser aller mais je n’y arrive plus. Si je ne parles pas, c’est parce que j’ai toujours eu l’impression d’être enfermée par les mots. Leurs définitions m’étouffent. Leurs connotations me frustrent. Quel est l’intérêt de s’exprimer si ce qu’on exprime n’est pas transmis ?!

F – Tu sais que je comprends.

L – Je sais que tu fais de ton mieux.

F – Je comprends.

L – Tu pense comprendre. Et c’est très bien. Tu ne peux pas faire plus. Mais les mots ne sortent pas parce que j’ai peur de leurs interprétations. Je ne veux pas nommer quelque chose qui est si puissant. Je ne veux pas nommer quelque chose de si unique.

F – Qu’est-ce que tu essai de me dire ?

L – …

F – …

L – Tu sais que je vais trop parler parce que j’ai peur de réduire ta compréhension. Je vais t’asséner de mots pour être le plus précise possible parce qu’aucun mot ne suffit, aucun mot ne transmet. Et je vais te demander de dire quelque chose, et tu vas me demander si je veux parler d’autre chose…

F – Tu veux ? Parler d’autre chose.

L – Non.

F – Tu veux m’expliquer ?

L – Oui. Je sais pas. Tu sais, quand tu commence à voir quelqu’un de plus en plus, et que t’as un peu le béguin pour elle mais c’est pas encore de l’amour et puis de toute façon t’as une copine ?

F – Oui ?

L – Ça t’est arrivé, ça m’est arrivé, c’est arrivé à plein de gens, et personne ne se pose jamais la question de ce que ça change d’avoir une copine. Alors soit ils abandonnent, ils se l’interdisent, n’y pense même pas, soit ils mentent, ils cachent et on sait tous ce que ça donne.

F – … Qu’est-ce que ça change alors ?

L – Justement. J’ai pas trouvé.

F – …

L – … Alors j’ai pas réussi à abandonner. Parce que j’en voyais pas de raison. Et plus de temps je passe avec lui, plus je veux en passer avec lui. Plus je le vois et plus j’ai besoin de plus. De pouvoir le prendre dans mes bras sans excuse. Lui envoyer des textos sans stresser. T’en parler. L’embrasser.

F – …

L – Te mentir ou te le cacher ne me viendrai pas à l’esprit. Et pourtant je suis terrorisée de t’en parler. Pourquoi ?

F – Je ne sais pas. Parce qu’on ne nous a jamais parlé de la possibilité que ça arrive. Parce que ce n’est pas dans notre éducation.

L – Pourquoi ?

F – Des raisons historiques et sociales, je pense.

L – …

F – … Je ne me suis jamais penché sur la question, tu sais.

L – Oui.

F – J’y ai moins réfléchi que toi.

L – Je sais.

F – Écoute…

L – …

F – … Tu es amoureuse ?

L – Oui.

F – De qui ?

L – De toi. De lui. Peut-être. Quelle importance ?

F – Je sais pas. On m’a appris à penser en mots. Laisse moi le temps de comprendre en ressentis.

L – Nous avons tout le temps du monde. J’ai peut-être hâte, et j’ai peut-être peur, mais nous avons tout le temps du monde.

F – … Merci.

 

ENSUITE

 

F – C’est l’inconnu qui me fait déconner. Savoir que tu… Et je suis ravi que tu me le dise, que tu m’en parle, mais…

L – …

F – Ce n’est pas réfléchi. Et ça m’énerve que ça ne le soit pas. Je ne maîtrise pas mes émotions et c’est terrible parce que j’ai l’impression de me battre avec moi-même. Je sais qu’il n’y a pas de problème, mais j’ai quand même cette sensation dans mon ventre comme une boule dans la gorge et…

L – Tu te sens manipulé.

F – Oui. Depuis des années, et j’ai le sentiment de ne m’en rendre compte que maintenant. Comme si on avait mis un voile sur mes réflexions. On m’empêche de penser. On m’a empêché de penser à ça depuis des années, à la possibilité de plusieurs amours, et maintenant que j’y pense la seule pensée qui me vient est qu’il y a des millions d’autres choses auxquelles je ne pense pas, qui sont possibles, qui peuvent exister, mais qu’on a trop peur d’expérimenter.

L – C’est le cas.

F – C’est terrifiant.

L – Et c’est magnifique.

F – Pourquoi sommes-nous toujours terrifiés de l’inconnu ?

L – Parce qu’on nous a éduqué ainsi.

F – Tu crois qu’on peut faire autrement ?

L – Je crois qu’on ne peut pas rejeter entièrement notre éducation. Elle sera toujours là, quelque part, en nous, en nos gestes, en nos actions. Mais on peut essayer de la détruire et de la reconstruire. On peut créer autre chose.

F – On peut créer mieux ?

L – On peut créer autre chose.

F – Tu sais, cet inconnu me fait peur.

L – …

F – Mais je suis prêt à l’affronter.

L – … Merci.

F – Ce n’est pas pour toi.

L – …

F – C’est pour moi. Nous. Eux. Le futur. L’aventure. L’autre chose. Je lève mon verre. A d’autres choses.

L – A d’autres choses.

 

APRÈS

 

F – Ça va ?

L – Je ne sais pas.

F – Pourquoi ?

L – Je ne sais pas.

F – …

L – … Je sais que tu as dit que tu étais prêt à essayer. A l’affronter, ta peur.

F – Oui. C’est vrai.

L – Mais je ne sais pas où tu en es. Je ne sais pas si tu as réussi à la battre. Et j’ai besoin de savoir. Parles moi.

F – …

L – …

F – …

L – Tu ne parles plus.

F – J’expérimente le langage corporel.

L – Je ne suis pas habituée à le lire.

F – C’est que je ne le transmet pas assez bien.

L – …

F – Tu sais ce que j’éprouve pour toi. Ce n’est un secret pour personne, et j’ai fait un de mes devoirs de te le faire savoir chaque jour de ces dernières années. Je ne vendrai pas mon âme au diable pour toi, parce que je n’y crois pas et même si j’y croyais, ce serait quand même vachement dangereux, puis pas que pour moi.

L – …

F – Mais je suis prêt à essayer tout ce en quoi je crois. Et je crois en la liberté de pouvoir aimer qui on veut, quand on veut, sans demander la permission et sans forcément attendre de réciprocité.

L – Alors ?

F – C’était mes sentiments qui me retenaient. Mes émotions. Mes tripes. Mon éducation. Mais je ne veux pas qu’on me retienne de soutenir les choses en lesquelles je crois. Ça ne me fait pas de mal. Tu ne me fait pas de mal. Il n’y a pas de raison. Et je ne dis pas ça pour toi ni pour te faire plaisir. Tu as seulement engendré ma réflexion.

L – …

F – Je crois en nous. Et te voir amoureuse et heureuse comme une gamine de 14 ans, c’est beau, ça me plaît. Te voir heureuse me plaît.

L – …

F – Quoi qu’il arrive, si c’est pour ton bonheur, je suis d’accord.

L – Moi aussi, tu sais.

F – Je sais.

 

[DANSE]

 

F – Je sens ta voix en moi. A chaque fois. J’en viens même à appréhender le moment où le son va sortir, à l’attendre, à le désirer, à le convoiter. Je sens chacun de mes os craquer. Mes muscles s’emboîter. Tout mon corps se prépare.

L – On entre en résonance. Aucun son de ta part mais ce n’est pas pour ça que je n’ai pas de réponse. Je sens tes os qui craquent, tes tendons qui s’apprêtent. C’est chaque fois différent.

F – Mais il y a toujours quelque chose. Mes lèvres tremblent d’entendre ton son. Je dirais bien que mon coeur bat fort mais c’est surtout mon estomac qui se retourne encore et encore. C’est pas classe.

L – Mais ça me va. Tu n’as pas besoin de parler.

F – Tu n’as pas besoin d’écouter.

L – Silence.

 

ACT 3 : LES AUTRES

 

D’ABORD

 

L – Je n’ai plus le temps.

F – Pardon ?

L – A chaque fois que je leur en parle, ils ne comprennent pas.

F – Laisse leur le temps.

L – Ils ne m’écoutent pas.

F – Ils entendent quand même. Laisse leur le temps.

L – Je n’ai pas le temps.

F – Arrêtes.

L – Quoi ?

F – Arrêtes de dire que tu n’as pas le temps. Qui a défini ça ? Ce n’est pas que tu n’as pas le temps, c’est que tu as décidé de ne pas leur donner.

L – Et alors ?

F – Assume le.

L – Depuis quand tu décide de ce que je ressens ?

F – Ne joue pas sur les mots. Tu sais très bien ce que je veux dire.

L – Non.

F – C’est nouveau pour eux.

L – Comme ça l’est pour moi. Ils me disent que je suis égoïste, que ce n’est qu’une phase. De quel droit ?

F – Ils ne s’y attendaient pas, ils ne savent pas quoi dire, ce n’est pas une raison pour les rejeter.

L – Ils sourient. Ils sourient quand je leur parle. Et pas d’un sourire heureux. Ils sourient d’un sourire malsain qui se veut de transmettre à quel point ils pensent que je suis irresponsable.

F – Écoute.

L – Ils disent que je ne pense pas à l’avenir. Quel avenir ? Moi j’ai la sensation que je dois vivre. Je n’ai plus le temps de-

F – Arrêtes ! Tu as le temps, tu as tout le temps du monde et tu le sais !

L – Ne me dis pas ce que je dois savoir.

F – Arrêtes de te cacher ce que tu pense vraiment.

L – Tu ne sais pas mieux que moi.

F – Je le ressens, je te ressens.

L – Vas-y, dis moi alors.

F – …

L – …

F – …

L – …

F – … Qu’est-ce que tu veux faire ?

L – … Je leur dit.

F – Et si…

L – Tant pis.

 

ENSUITE

 

F – Je passe mon temps à voir leurs regards.

L – Leurs jugements.

F – Oui. Mais ce n’est rien par rapport à ceux qui ne comprennent pas, comme si ta phrase était incomplète, ou prononcée dans une autre langue. Comme si ils leurs manquaient des mots.

L – L’art de faire semblant de ne pas comprendre…

F – Et c’est frustrant parce que tu sais qu’ils t’aiment, et c’est pour ça qu’ils réagissent.

L – Mais c’est parce que tu les aime que c’est important pour toi.

F – Je te parles même pas des malentendus, le fameux “elle a un autre mec ?!” prononcé d’un air choqué comme si elle venait d’assassiner ton chat.

L – Et les emmerdes qui s’ensuivent…

F – Tu sais, ces regards dans la rue, quand vous êtes trois et plus deux et qu’en plus c’est la fille au milieu.

L – Ils ne réfléchissent même pas.

F – Oui. Mais rappelle toi les administrations.

L – Et leurs questionnaires à la con…

F – De suite tout le monde qui t’assène de questions, comme si ta vie soudainement était la chose la plus étrange qu’ils puissent rencontrer.

L – Ils ne comprennent pas tes réponses, c’est ça le pire.

F – Alors tu te dis que c’est ta faute.

L – Ou que c’est plutôt ta faute…

F – Que tu n’aurais jamais dû en parler.

L – Que tu n’aurais jamais dû l’évoquer.

F – Mais là tu doutes et tu comprends, tu sais que tu as raison. Qu’on peut avoir peur mais qu’il n’y a pas de quoi.

L – Tu sais qu’il te suffit de dire “non”.

F – Fais les taire. Apprends leurs.

L – Détruit les conventions.

F – Réfléchis, construis, créés.

L – Aimes, ne te limite plus.

F – On pourra créer quelque chose de différent, de mieux.

L – Autre chose.

F – Notre voyage est tout ce qui compte.

L – Et après…

 

APRÈS .

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